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Edgar Allan Poe, l’étrange beauté du mal

Comme Zone Libre est une librairie indépendante de fonds, nous avons envie de vous faire découvrir les livres classiques, et parfois moins classiques, que nous tenons en librairie! Dans « Le fonds s’affiche », les libraires vous présenteront le plus souvent possible les œuvres d’auteurs et d’autrices important.es, et plus particulièrement leurs ouvrages qui sont en librairie. Le tout sera agrémenté ici et là d’ «  entrées spéciales » portant sur des thèmes ou des sujets bien précis. Ainsi, nous vous invitons à nous suivre à travers la littérature de divers pays et de diverses époques, mais aussi à travers la philosophie, les études féministes, l’éthique animale, l’art, le cinéma, l’architecture, l’histoire et les sciences humaines!


Edgar Allan Poe (1809-1849) est un écrivain et critique américain connu dans les milieux francophones grâce à Charles Baudelaire qui, fasciné par son écriture et ses thèmes, en fit des traductions demeurées pertinentes encore aujourd’hui, quelque 150 ans plus tard. Ayant écrit principalement des nouvelles, Poe est aussi connu pour son célèbre poème Le Corbeau (1845), ainsi que pour son seul roman achevé, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym.

L’œuvre de Poe est principalement connue pour ses nouvelles policières, Le Double assassinat de la rue Morgue, Le Mystère de Marie Roget et La lettre volée, formant une trilogie. Ces nouvelles mettent en scène ce qu’on peut qualifier comme le premier détective de la littérature policière, Auguste Dupin. Avec ce personnage brillant, Poe tente de mettre à l’épreuve des méthodes singulières d’observation, d’analyse et de déduction, ainsi qu’une structure générale et tout à fait unique de l’intrigue, techniques qui seront reprises par la suite à travers presque toute la littérature policière.

Si les histoires dans Le Double assassinat de la rue Morgue et La lettre volée sont inventées de toutes pièces et que, dans ces conditions, Poe maîtrise tout à fait les dénouements de ses analyses (pouvant ainsi asservir la logique afin de lui faire servir la trame narrative de ses récits), il n’en est pas de même pour la nouvelle Le Mystère de Marie Roget. Cette fois, Poe s’est inspiré d’un fait divers bien réel et non résolu, celui du meurtre de Mary Cecilia Rogers, survenu à New York en 1841. N’étant pas sur les lieux à l’époque, Poe a dû éplucher toutes les coupures de journaux abordant l’affaire et y a appliqué sa méthode de déduction logique où il proposa une solution, évidemment inédite. Il a par la suite soumis son hypothèse aux journaux, qui l’ont rejetée, et l’énigme est restée irrésolue pendant plusieurs années. Ce n’est que lors de la résolution de l’affaire que l’on a pu constater que l’hypothèse de Poe était très près de la réalité!

La méthode de déduction d’Edgar Poe faisait notamment l’admiration de Dickens, qui avait dit que « cet homme était le diable! » après que Poe ait déduit, suite à la lecture des premiers chapitres d’un roman-feuilleton de Dickens, le dénouement de l’intrigue. Aussi, Sir Arthur Conan Doyle, l’auteur des Sherlock Holmes, s’en est beaucoup inspiré pour son héros bien connu, pour qui les méthodes d’observation et de déduction très fines constituent, en quelque sorte, la signature.

À part ces trois nouvelles, Poe a écrit quelques textes plus sombres, relevant davantage de l’horreur et fortement inspirés par des œuvres gothiques : Le Chat Noir, William Wilson (qui préfigure Le Double de Dostoïevski) ou encore La Chute de la Maison Usher mettent en scène des personnages angoissés, torturés ou encore portés vers le mal. Les descriptions singulièrement sordides des différents lieux participent du sentiment de terreur qui se dégage des nouvelles, où Poe décrit avec minutie, notamment dans de très beaux passages de William Wilson, le pensionnat où le narrateur a grandi, en dépeignant la bâtisse sombre, les arbres et l’atmosphère oppressante des lieux, ainsi que le sentiment de terreur partagé par tous les enfants en voyant une certaine porte épaisse et rouillée, traversée par de grosses chaines cadenassées…

Ainsi, Edgar Allan Poe, cet écrivain méthodique et sordide, a su travailler, à travers des nouvelles et des contes relativement hétéroclites, des questions et des thèmes qui ont marqué la littérature du XIXe siècle, parfois même au prix de voir son travail effacé au profit des œuvres qu’il a permis d’inspirer (qui se rappelle davantage d’Auguste Dupin que de Sherlock Holmes…?). Nous invitons donc tous les amoureux et amoureuses de romans policiers et/ou gothiques (et aussi tous les autres!) à découvrir cet auteur américain inquiétant et singulier!

Histoires extraordinaires
Poe, Edgar Allan
Gallimard
ISBN 9782070413591
6.75 $Disponible
Nouvelles histoires extraordinaires
Poe, Edgar Allan
Gallimard
ISBN 9782070338979
6.75 $Disponible
Histoires grotesques et sérieuses
Poe, Edgar Allan
Gallimard
ISBN 9782070370405
7.75 $Disponible
Poèmes
Poe, Edgar Allan
Gallimard
ISBN 9782070322237
15.95 $Disponible
Marginalia
Poe, Edgar Allan
Allia
ISBN 9791030404494
11.95 $Disponible

Anne Hébert, un des sommets de la littérature des femmes au Québec

Comme Zone Libre est une librairie indépendante de fonds, nous avons envie de vous faire découvrir les livres classiques, et parfois moins classiques, que nous tenons en librairie! Dans « Le fonds s’affiche », les libraires vous présenteront chaque semaine les œuvres d’auteurs et d’autrices important.es, et plus particulièrement leurs ouvrages qui sont en librairie. Le tout sera agrémenté ici et là d’ «  entrées spéciales » portant sur des thèmes ou des sujets bien précis. Ainsi, nous vous invitons à nous suivre à travers la littérature de divers pays et de diverses époques, mais aussi à travers la philosophie, les études féministes, l’éthique animale, l’art, le cinéma, l’architecture, l’histoire et les sciences humaines!


Cette semaine, dans le « Fonds s’affiche! », nous souhaitons profiter de la journée « Le 12 août, j’achète un livre québécois » pour vous présenter l’autrice québécoise Anne Hébert (1916-2000), qui, bien qu’elle soit relativement connue, reste toujours aussi importante et intéressante à (re)découvrir!

Anne Hébert est connue notamment pour ses livres Le Torrent (1950), Kamouraska (1970) et Les fous de Bassan (1982). Elle a remporté pour ce dernier roman le prix Femina, faisant d’elle la quatrième Canadienne française et la deuxième Québécoise à recevoir un prestigieux prix littéraire français. Elle est aussi l’autrice des romans Les Enfants du sabbat (1975), Héloïse (1980) et Le Premier Jardin (1988), ainsi que de plusieurs pièces de théâtre et de recueils de nouvelles et de poésie. De plus, elle a reçu un Doctora Honoris causa de l’Université du Québec à Montréal en 1979.

Le Torrent est un recueil composé de sept nouvelles. Dans la première, qui a donné son titre au recueil, un jeune homme vit avec sa mère tyrannique qui s’est réfugiée sur une ferme isolée pour cacher le déshonneur qu’elle a subi en ayant un enfant hors mariage. Lorsque, à 17 ans, il se rebelle contre l’ambition de sa mère qui souhaite qu’il se fasse homme d’église, celle-ci le frappe à la tête avec un trousseau de clés et le rend sourd de façon permanente. La perte de son audition lui permettra de découvrir la beauté de la vibration du torrent passant près de la ferme, qu’il comparera au bouillonnement du sang dans ses veines. À travers ce recueil de nouvelles, on sent déjà la présence des thèmes centraux de l’œuvre d’Anne Hébert, tels que l’angoisse, la difficulté de vivre, l’attente de la mort et les amours impossibles ou éphémères.

Kamouraska, pour sa part, raconte l’histoire d’une femme qui, sur le lit de mort de son second mari, se rappelle les événements qui ont mené à la mort de son premier mari, un homme violent et seigneur à Kamouraska. Forcée d’aller trouver refuge avec ses deux enfants chez sa mère à Sorel, elle devient là-bas enceinte du médecin qui traite ses blessures et de qui elle est devenue la maîtresse. Pour cacher son déshonneur, elle se voit forcée de retourner chez son mari et de feindre une réconciliation. À la suite de ce retour, son amant et elle mettent en place un plan pour se débarrasser définitivement de son mari.

Le roman Les Fous de Bassan raconte  l’histoire de la disparition sur le rivage de deux jeunes filles enviées et désirées pour leur beauté. À travers un jeu de voix et de narrations complexes, le roman explore la tragédie qui a secoué le petit village imaginaire de Griffin Creek, à travers plusieurs moments temporels : avant le meurtre, peu après celui-ci et 50 ans plus tard.

Pour finir, au début du mois de juin de cette année, est paru aux éditions Fides un Album Anne Hébert qui retrace, à travers des documents textuels ou visuels rares ou inédits, la vie de la grande autrice québécoise. Une partie de sa correspondance, notamment avec son frère Pierre, ainsi que ses carnets d’écriture et ses textes portant sur l’art, la langue et les paysages québécois sont aussi reproduits dans cet album, montrant la femme d’exception qu’était Anne Hébert.

Chez Zone Libre, nous avons le plaisir de vous offrir beaucoup des œuvres de cette grande écrivaine québécoise, tels que Kamouraska, Les Fous de Bassan, Le Premier jardin, Le Torrent, Le Temps sauvage, son Œuvre poétique, qui regroupe sa poésie écrite entre 1950 et 1990, ainsi que l’Album Anne Hébert. Nous vous invitons avec beaucoup d’enthousiasme à venir (re)découvrir cette grande autrice québécoise!

Torrent (Le)
Hébert, Anne
Bibliothèque québécoise
ISBN 9782894063354
10.95 $Disponible
Kamouraska
Hébert, Anne
Points
ISBN 9782757803998
13.95 $Disponible
Fous de Bassan (Les)
Hébert, Anne
Seuil
ISBN 9782020336482
13.95 $Disponible
Premier jardin (Le)
Hébert, Anne
Boréal
ISBN 9782764600467
12.95 $Disponible
Temps sauvage (Le)
Hébert, Anne
Bibliothèque québécoise
ISBN 9782894060759
12.95 $Disponible
Œuvre poétique, 1950-1990
Hébert, Anne
Boréal
ISBN 9782890525207
10.95 $Disponible
Album Anne Hébert
Watteyne, Nathalie
FIDES
ISBN 9782762138702
24.95 $Non-disponible
Désir monstrueux (Le). Dans les récits d'Anne Hébert
Beauchemin, Mélanie
TRIPTYQUE
ISBN 9782897410261
27.00 $Disponible

Daphné du Maurier et le gothique moderne

Comme Zone Libre est une librairie indépendante de fonds, nous avons envie de vous faire découvrir les livres classiques, et parfois moins classiques, que nous tenons en librairie! Dans « Le fonds s’affiche », les libraires vous présenteront chaque semaine les œuvres d’auteurs et d’autrices important.es, et plus particulièrement leurs ouvrages qui sont en librairie. Le tout sera agrémenté ici et là d’ «  entrées spéciales » portant sur des thèmes ou des sujets bien précis. Ainsi, nous vous invitons à nous suivre à travers la littérature de divers pays et de diverses époques, mais aussi à travers la philosophie, les études féministes, l’éthique animale, l’art, le cinéma, l’architecture, l’histoire et les sciences humaines!


Cette semaine, dans « Le fonds s’affiche! », nous souhaitons vous faire découvrir Daphné du Maurier (1907-1989), une autrice britannique ayant écrit plusieurs romans relevant du suspense psychologique et criminel, et à qui on a injustement apposé l’étiquette d’autrice de « romans à l’eau de rose ». En plus de Rebecca (1938), qui est généralement considéré comme son chef-d’œuvre, elle a notamment écrit L’Auberge de la Jamaïque (1936), Ma cousine Rachel (1951), Le Bouc Émissaire (1957) ainsi que Les Oiseaux et autres nouvelles (1952).

Rebecca nous fait pénétrer la campagne anglaise à travers les yeux d’une jeune femme, la narratrice, qui s’est nouvellement mariée avec le maitre des lieux, homme taciturne ayant perdu sa première femme, Rebecca, dix mois plus tôt. Intimidée, la narratrice raconte sa vie à Manderley, où elle se sent écrasée par l’ombre de Rebecca. Le roman nous offre un regard sensible sur le quotidien d’une femme qui ne se sent pas à sa place dans sa maison et dans son mariage, et qui se mesure constamment à l’ancienne épouse de son mari, morte dans des circonstances mystérieuses.

Suspense psychologique, Rebecca est inspiré du gothique et du romantisme. La nature autour du domaine de Manderley, les jardins arrangés par Rebecca et le bruit de la mer forment un décor à la fois beau et étouffant, riche et inquiétant : les plantes hautes et rouges, les odeurs asphyxiantes dans l’air, dans des pétales fanés trouvés sur le sol ou dans des mouchoirs cachés dans de vieux imperméables, donnent à Manderley, c’est-à-dire au Manderley vu par les yeux inquiets et intimidés de la narratrice, un aspect luxuriant, fantastique, magnifique, qui emprisonne le théâtre du drame qui se joue entre la narratrice, son mari et la gouvernante dans une atmosphère oppressante. La description des odeurs et du paysage mis en place par Rebecca donne le ton et s’agence avec les émotions, les impressions et les inquiétudes de la narratrice. Le parfum, les goûts et l’ombre de Rebecca flottent sur Manderley : Rebecca est partout.

L’Auberge de la Jamaïque, pour sa part, raconte l’histoire d’une jeune femme orpheline qui, au bout de ses ressources financières, s’en va vivre chez sa tante. Le mari de celle-ci est un homme violent qui tient l’Auberge de la Jamaïque, dans laquelle la jeune narratrice soupçonne que des activités mystérieuses et sinistres s’y déroulent. Le lieu où l’action prend place, sur une côte désolée près de l’océan, dans un pays de landes ravagé par les tempêtes, n’est pas sans rappeler le décor et l’atmosphère du majestueux Hurlevent d’Emily Brontë, et inscrit ainsi L’Auberge de la Jamaïque dans la lignée des romans gothiques et romantiques. Comme dans Rebecca, du Maurier met en scène dans cette intrigue une personnage principale très intéressante, courageuse et pleine de complexités.

Ses deux autres grands romans, Ma cousine Rachel et Le Bouc Émissaire, mettent plutôt en scène des personnages principaux masculins. Dans le premier roman, il est question du narrateur, Philip, qui tombe amoureux de sa cousine Rachel, qu’il s’est juré d’haïr puisqu’il la suspecte d’avoir assassiné son très aimé cousin Ambroise. Le Bouc Émissaire, pour sa part, est un roman traversé par les thèmes du bien et du mal, de la rédemption et de l’identité, dans lequel un anglais rencontre son double lorsqu’il est en voyage en France. Un peu comme dans les romans de Wilkie Collins, qui avaient l’ambition de dévoiler ce qui se cache derrière les portes closes, Daphné du Maurier cherche à montrer la cruauté et la noirceur qui rampent derrière les façades de respectabilité et de courtoisie des individus.

Pour finir, une biographie de Daphné du Maurier, écrite par Tatiana de Rosnay, est parue en format poche il y a quelques semaines. De Rosnay s’est lancée sur les traces de la grande écrivaine pour en présenter un portrait vivant et plein de beauté, dans le but de restituer toute la passion et la force de l’écrivaine, ainsi que pour lui redonner la place qu’elle mérite parmi les grand.es écrivain.es du 20e siècle. En plus de cette biographie, les livres La Crique du français et Mad, deux romans moins connus, viennent d’être réédités au Livre de Poche. Tous les deux sont aussi disponibles en librairie.

Nous vous invitons à venir découvrir cette grande autrice britannique, qui a su mettre en scène des héroïnes pleines d’intelligence, de profondeur et de force, et qui écrivait des romans noirs, presque macabres, injustement réduits à des histoires d’amour.

Rebecca
Du Maurier, Daphné
LGF
ISBN 9782253006732
12.95 $Non-disponible
Auberge de la Jamaïque (L')
Du Maurier, Daphne
LGF
ISBN 9782253006879
10.95 $Disponible
Ma cousine Rachel
Du Maurier, Daphne
Le Livre de poche
ISBN 9782253006213
13.95 $Disponible
Bouc émissaire (Le)
Du Maurier, Daphne
LGF
ISBN 9782253176701
13.95 $Non-disponible
Oiseaux (Les)
Du Maurier, Daphne
Le Livre de poche
ISBN 9782253099963
12.95 $Disponible
Crique du Français (La)
Du Maurier, Daphne
Le Livre de poche
ISBN 9782253148173
10.95 $Non-disponible
Mad
Du Maurier, Daphne
Le Livre de poche
ISBN 9782253013013
12.95 $Non-disponible
Manderley for ever
Rosnay, Tatiana de
Le Livre de poche
ISBN 9782253067924
13.95 $Non-disponible

 

Witold Gombrowicz et le réel halluciné

Comme Zone Libre est une librairie indépendante de fonds, nous avons envie de vous faire découvrir les livres classiques, et parfois moins classiques, que nous tenons en librairie! Dans « Le fonds s’affiche », les libraires vous présenteront chaque semaine les œuvres d’auteurs et d’autrices important.es, et plus particulièrement leurs ouvrages qui sont en librairie. Le tout sera agrémenté ici et là d’ «  entrées spéciales » portant sur des thèmes ou des sujets bien précis. Ainsi, nous vous invitons à nous suivre à travers la littérature de divers pays et de diverses époques, mais aussi à travers la philosophie, les études féministes, l’éthique animale, l’art, le cinéma, l’architecture, l’histoire et les sciences humaines!


Cette semaine, dans « Le fonds s’affiche! », nous souhaitons vous parler un peu de l’auteur polonais Witold Gombrowicz (1904-1969) et de son œuvre hétéroclite et particulière.

Après des études de droit à l’université de Varsovie, Gombrowicz publie en 1933 un recueil de nouvelles, Mémoires du temps de l’immaturité (édité en 1957 sous le titre Bakakaï) et un roman, Ferdydurke, en 1937, qui demeure encore aujourd’hui son œuvre la plus connue. Lorsque la guerre éclate en 1939, Gombrowicz se trouve en Argentine et décide donc d’y rester. Il y habitera jusqu’en 1963, date à laquelle il retourne en Europe, cette fois à Berlin. Il meurt à Vence en France en 1969, sans avoir remis les pieds en Pologne. Il écrira donc la majeure partie de son œuvre en Argentine, ce qui contribua grandement à sa méconnaissance puisque ses grands romans (y compris Ferdydurke) ne seront publiés en Europe qu’à la fin des années 1950.

Ferdydurke fera de Gombrowicz – en 1958 lors de sa parution en France – l’un des plus grands romanciers de la modernité, aux côtés de Robert Musil et de James Joyce. Le roman s’ancre dans le thème central de son recueil précédent : l’immaturité. Il raconte le parcours d’un écrivain dans la trentaine qui, angoissé par la pression d’avoir à se définir, se voit redevenir subitement un adolescent par la force de la cuculisation, un néologisme inventé par Gombrowicz pour expliquer le processus de l’infantilisation, l’effacement de son identité par le regard de l’Autre. Le héros erre donc dans un corps et dans un monde adolescent, vit des aventures à la fois banales et rocambolesques, entre l’école et la pension, les amis et les vacances chez une vieille tante. Ferdydurke est un roman savant et ludique, jouissif et déconcertant, où les événements décrits se présentent avec une verve voltairienne, un ton effronté qui l’apparente à une énorme farce philosophique, un défi lancé à la Raison.

Après plusieurs années de solitude et de difficultés financières, Gombrowicz écrit en 1947 Trans-Atlantique, un roman qui condense en une journée son périple en Argentine en 1939 et où il s’attaque au nationalisme polonais. En Argentine, Gombrowicz refuse de se lier à l’intelligentsia universitaire; il travaille dans une banque, écrit son Journal (dont on retrouve des échos dans Trans-Atlantique), traduit et publie Ferdydurke en espagnol. Tout cela dans une relative indifférence. Ce n’est qu’en 1960 qu’il publiera son roman suivant, La pornographie, qui est en quelque sorte une variation sérieuse autour des thèmes qui traversent Ferdydurke, tels la jeunesse et l’immaturité.

Écrit de 1961 à 1964, à cheval entre l’Argentine et l’Europe, Cosmos est certainement le chef-d’œuvre méconnu de Gombrowicz. Dans ce roman (« qui se crée lui-même, en s’écrivant »), les personnages sont enfermés dans un cercle obsédant de bizarreries hétéroclites allant d’un moineau pendu à l’association des bouches de deux femmes, Catherette et Lena. L’intrigue dans laquelle se trouve pris le personnage principal regorge de détails obsédants, décrits avec minutie, des détails qui créent une réalité où la matière devient quasiment hostile. Avec Cosmos, Gombrowicz nous enferme dans une sorte d’intrigue policière qui tient presque du délire surréaliste. Il crée un univers où se superposent et s’associent des éléments en apparence disparates pour en faire une œuvre obscure et vaguement monstrueuse. Il explore donc la réalité dans ce qu’elle a de plus obsessionnelle, en tant que tentative de mettre de l’ordre dans le chaos.

Toutes les œuvres romanesques de Gombrowicz sont disponibles à la librairie, à l’exception de Les envoûtés, roman inachevé et jamais publié de son vivant. Nous vous invitons donc à passer en magasin si l’envie vous prend de lire un auteur étrange et définitivement fascinant, l’un des plus grands du 20e siècle.

Bakakai
Gombrowicz, Witold
Gallimard
ISBN 9782070405596
15.95 $Disponible
Ferdydurke
Gombrowicz, Witold
Gallimard
ISBN 9782070405718
16.95 $Disponible
Trans-Atlantique
Gombrowicz, Witold
Gallimard
ISBN 9782070382972
15.95 $Disponible
Pornographie (La)
Gombrowicz, Witold
Gallimard
ISBN 9782070393893
15.95 $Disponible
Cosmos
Gombrowicz, Witold
Gallimard
ISBN 9782070364008
12.95 $Disponible

Wilkie Collins et les débuts du roman policier moderne

Comme Zone Libre est une librairie indépendante de fonds, nous avons envie de vous faire découvrir les livres classiques, et parfois moins classiques, que nous tenons en librairie! Dans « Le fonds s’affiche », les libraires vous présenteront chaque semaine les œuvres d’auteurs et d’autrices important.es, et plus particulièrement leurs ouvrages qui sont en librairie. Le tout sera agrémenté ici et là d’ «  entrées spéciales » portant sur des thèmes ou des sujets bien précis. Ainsi, nous vous invitons à nous suivre à travers la littérature de divers pays et de diverses époques, mais aussi à travers la philosophie, les études féministes, l’éthique animale, l’art, le cinéma, l’architecture, l’histoire et les sciences humaines!


Pour cette première entrée du « Fonds s’affiche », nous voulons profiter de la réédition de quatre nouvelles de jeunesse de l’auteur William Wilkie Collins, dans un livre intitulé Quand la nuit tombe (1856), pour vous parler de cet auteur anglais important mais injustement méconnu, contemporain et ami de Charles Dickens, et précurseur du roman policier moderne. Ses deux grands romans sont La Dame en blanc (1859-1860) et Pierre de Lune (1868), souvent considéré comme son chef-d’œuvre.

Quand la nuit tombe est une œuvre de jeunesse de Collins, parue pour la première fois en 1856. Les quatre nouvelles, de prime abord sans lien entre elles, sont réunies pour former une trame cohérente : une femme retranscrit certaines histoires que lui raconte son mari peintre, en train de devenir aveugle, des histoires qu’il a entendues de ses modèles. Ces nouvelles de Collins renouent avec la littérature gothique anglaise et forment des intrigues mêlées de meurtres, de vengeances et d’amours contrariés.

La Dame en blanc, la première œuvre majeure de Collins, parut sous forme de feuilleton du 26 novembre 1859 au 25 août 1860 dans la revue All the Year Round, un hebdomadaire fondé par Dickens la même année. Le premier chapitre fut publié sans nom d’auteur à la suite du dernier chapitre du roman de Dickens, Conte de deux villes, et l’engouement du public fut immédiat. Il devint même, au fil des semaines, l’un des sujets les plus discutés de Londres! L’intrigue de La Dame en blanc fut inspirée à Collins par une étrange anecdote personnelle : une nuit d’été, en 1855, alors qu’il se promenait avec son frère Charles et le peintre John Everett Millais, une femme vêtue de blanc fit irruption et les supplia de lui venir en aide, avant de disparaître. Collins, intrigué, fit sa petite enquête : il découvrit alors que la femme, répondant au nom de Caroline Graves, était séquestrée avec son enfant par son mari. Il la délivra (on ne sait comment), tomba amoureux d’elle et devint son amant et ce, jusqu’à sa mort! Malgré son intrigue à saveur criminelle, La Dame en blanc n’était toutefois pas, à l’époque, un roman policier tel qu’on l’entend aujourd’hui : on en parlait plutôt comme d’un roman à sensations, d’autant qu’il n’y figure aucun personnage de policier.

Pierre de Lune, son œuvre la plus fameuse parue en 1868, est aujourd’hui considérée comme le premier roman policier moderne, bien que ce ne soit pas un meurtre qui soit le moteur principal de l’intrigue, mais le vol d’un diamant, la Pierre de Lune du titre. Avec ce roman, Collins pousse encore plus loin sa virtuosité narrative en racontant le récit selon douze points de vue différents, multipliant par le fait même les suspects et les fausses pistes. Collins cherche, en plus de mettre en scène des intrigues tout à fait ingénieuses, à explorer et à mettre en lumière ce qui se cache derrière les portes fermées, que ce soit la sexualité refoulée, la xénophobie, l’opiomanie ou toute forme d’hypocrisie. L’intrigue et les narrations complexes, ainsi que la multiplicité des personnages et des voix permettent donc à l’auteur de dresser un vaste portrait de la société victorienne.

Ces trois œuvres sont bien entendu disponibles à la librairie, pour ceux et celles qui auraient envie de meubler leur été en se projetant dans les rues brumeuses, pleines de mystère, du Londres victorien!

Quand la nuit tombe
Collins, Wilkie
Libretto
ISBN 9782369142799
21.95 $Non-disponible
Dame en blanc (La)
Collins, Wilkie
Phébus
ISBN 9782752905666
27.50 $Disponible
Pierre de Lune
Collins, Wilkie
Phébus
ISBN 9782752905802
27.50 $Disponible